
Système Munfayl, 21 mars 3305
Depuis quelque temps, Alexandra Gidh s’était retirée à Crevit, et veillait aux intérêts du Consilium depuis le dernier étage tour Gidh d’O’Neil. Elle aimait les statues, les fontaines et les allées bordées de cyprès de la luxueuse station où il était si souvent venue pendant son enfance. Cette vue l’apaisait.
Mais ce matin, Alexandra était rentrée précipitamment à Munfayl. Les nouvelles étaient alarmantes, et exigeaient sa présence dans la capitale Samson. La guerre à Nyx était mal engagée, et chacun paraissait désemparé par cette situation imprévue. Depuis le début de la matinée, les responsables militaires du Consilium défilaient à tour de rôle dans son bureau.
Uriel, dès qu’il apprit l’arrivée de la porte-parole, qui était aussi sa maîtresse, tenta de lui parler en tête à tête. Il profita d’un bref répit dans l’agenda chargé d’Alexandra, et l’appela sur son communicateur privé.
– Alex ?
– Quoi ? fit-elle avec impatience.
– C’est Uriel… je suis derrière la porte de ton bureau. Je peux entrer ?
La voix de la porte-parole se radoucit un peu.
– Ah c’est toi…
La porte s’ouvrit. Alexandra était assise à son vaste bureau de ministre en bois exotique. Des afficheurs holos, accrochés sur les murs, représentaient différents POI de l’empire Black Birds. Devant elle, une baie vitrée donnait sur le spatioport.
– Désolée, Uriel, je suis à crans. Les généraux m’avaient promis que ce conflit serait une promenade militaire… Et voilà que les EGC prennent un net avantage dans les combats. Au point que… enfin, il n’est pas exclu que nous la perdions, cette guerre… Une guerre que nous avons nous-même déclenchée ! Tu te rends compte ?
– Les EGC, tu es sûre ? Je croyais qu’ils étaient plutôt mal en point…
– On ne sait pas d’où vient le coup, en fait, et c’est bien ce qui me met hors de moi. Nos agents du renseignement ne sont pas fichus d’identifier l’origine de cette résistance inattendue. Je suis furieuse ! Les EGC sont une faction moribonde, incapable d’administrer le système ! La population de Nyx nous avait suppliés de nous engager davantage à leurs côtés, de les protéger… C’est réussi !
– Que vas-tu faire ?
– Combattre, naturellement. Déployer davantage de forces. Défendre pied à pied nos positions. Envoyer en enfer les EGC, ou quel que soit l’ennemi sans visage qui leur prête main-forte. Le drapeau des Black Birds flottera sur toutes les stations de Nyx avant qu’il soit longtemps !
Uriel ne répondit rien. Il se détourna d’Alexandra, et alla regarder un mamba rutilant qui venait de se poser sur un pad. Il reprit la parole.
– Et si tu te trompais, Alexandra ?
– Quoi ? Que veux-tu dire ?
– Ces guerres, ces systèmes, l’ordre Black Bird imposé à vingt-cinq étoiles et leurs planètes… ça devait arriver, naturellement…
– Naturellement, quoi, Uriel ? Qu’est-ce qui devait arriver ? Je ne suis pas d’humeur, ce matin, à répondre à des devinettes. J’ai une guerre à gagner.
– Une guerre… puis une autre… puis encore une autre… jusqu’à ce que le pavillon à l’oiseau noir finisse par inquiéter vraiment l’un ou l’autre de nos puissants voisins… Et là, alors…
– … et alors ? Il faut faire profil bas, c’est ça ? Accepter la défaite ? Nous replier, peut-être ? Dans quel camp es-tu, Uriel Pineout ? Et où veux-tu en venir ?
Uriel se retourna enfin. Il planta les yeux dans ceux d’Alexandra.
– Nous en avons déjà parlé. Pendant que nous sommes empêtrés dans l’administration de nouveaux systèmes, nous oublions l’essentiel.
– Les Thargoïds… rassure-toi, je ne les oublie pas. Mais il faut des fonds pour financer la lutte anti-alien. Le nerf de la guerre, tu te rappelles ?
– L’argent n’est pas le problème. Le souci, ce sont les pilotes. Ils pataugent dans le fric comme des cochons dans la gadoue… Gras, répugnants, incapables de descendre un T-6 dans un corridor… alors attaquer les xénomorphes… il n’y en a plus beaucoup qui ont gardé la flamme. Ils préfèrent gérer tranquillement leurs investissements à Lushu ou à Venegana, c’est nettement moins risqué.
– Uriel, je ne suis vraiment pas d’humeur à discuter. Je connais ta valeur, je sais à quel point la guerre Thargoïd te tient à coeur, pour moi tu es le plus grand et le plus valeureux de nos soldats… Mais tu n’y connais rien en politique.
– Non. Je suis un Black Bird. Je n’ai aucune envie de devenir un politicard ripou.
– Tu vas trop loin Uriel. J’attends le Dictateur. Fiche le camp. Je n’ai pas envie de m’énerver.
Uriel sourit, laissant voir une rangée de dents carnassières.
– Tu as raison… ce soir… il sera bien temps de t’exciter…
Il se retira, après s’être incliné, singeant une révérence de l’ancien temps, de cet air railleur et goguenard qui plaisait tant à sa maîtresse. Au moment où il passait la porte, elle lui rendit son sourire.